IA et génomique : gagnant-gagnant ou gagnant-perdant ?

IA et génomique : gagnant-gagnant ou gagnant-perdant ?

Le déploiement irréversible de l’Intelligence Artificielle (IA) et de la robotisation dans le champ de la génomique ouvre la voie à un progrès scientifique qui suscite beaucoup d’espoir en même temps que le sursaut d’une réflexion éthique.

Avec une capacité de mémorisation, de reconnaissance d’images, de détection des corrélations et une rapidité de calcul inégalables par l’homme, l’IA s’est imposée dans le champ de la santé et porte, avec l’essor de la génomique, la promesse d’avancées majeures dans les cancers héréditaires. Elle génère des investissements et des ambitions de puissance considérables. Mais entre rupture technologique et avancée scientifique, la question éthique resurgit avec une acuité renouvelée.

Pas de développement de la médecine prédictive et personnalisée sans les entrepôts de données
Intelligence artificielle et recherche partagent un point commun : le besoin de confronter un très grand nombre de données. Hébergés dans l’espace virtuel du Cloud, ces données sont stockées dans des entrepôts ouverts à tous les chercheurs.

Premier paradoxe : la gestion de ces entrepôts par les géants du numérique échappe parfois aux règles de protection des données personnelles que la France s’efforce de durcir, notamment avec le récent RGPD (règlement général sur la protection des données). Et pourtant la captation des données individuelles est indispensable à la recherche. Tout particulièrement en génétique. « Une anonymisation totale et irréversible reviendrait à rendre la recherche inopérante » affirme Pierre Le Coz, qui n’hésite pas à proposer des mesures adaptatives afin de mieux maîtriser le processus. Un « consentement dynamique » qui permettrait au patient de suivre régulièrement l’utilisation qui est faite de ses données dans la durée, et pourquoi pas une rétribution à la hauteur des gains que d’autres tireront de ces données.

Prévenir la déshumanisation
Déceler de nouveaux indicateurs cliniques des maladies génétiques,  identifier des indices prédictifs de la maladie, renforcer la capacité des chercheurs à affiner les analyses et à proposer des options thérapeutiques novatrices : on ne peut nier l’intérêt scientifique des algorithmes.  Mais quid de l’intelligence émotionnelle, qui fait écho à nos valeurs éthiques ? Aucune machine ne reproduit ces sentiments propres au cerveau humain que sont l’intuition, l’empathie, la sollicitude…
Là où l’IA départit l’individu de sa singularité et le réduit à un échantillon de population statistique traité au sein d’un agglomérat de données massives, la médecine doit veiller, pour résister à l’offensive, à ne pas instrumentaliser le patient.

En bref, l’IA ne peut se passer de l’homme et il ne serait pas éthique pour les chercheurs de se priver de l’IA. « Pour que la médecine sorte grandie de l’apport de l’IA, il va falloir sceller un pacte avec les automates » conclut Pierre Le Coz.

David Gruson s’est emparé du sujet. Porteur de l’initiative Ethik-IA, pour une « régulation positive » de l’IA en santé, il pose le cadre d’une réflexion conjointe avec des chercheurs sur les moyens de garantir un regard humain sur l’IA en santé. Un juste compromis entre déréglementation et surprotection pour préserver l’équilibre gagnant-gagnant de la relation humaine.

D’après les interventions de Pierre Le Coz, professeur de philosophie et spécialiste de l’éthique, Université de Marseille et de David Gruson, membre du Comité de direction de la Chaire Santé de Sciences Po Paris.

A propos Sylvie Favier

Avec une formation initiale de linguiste et de traductrice, Sylvie Favier manifeste dès le début de sa carrière son intérêt pour le domaine scientifique. Après plus de 15 ans d’expérience de la communication en entreprise, dans de grands groupes du secteur entre autres (IMS Health, Groupe Profession Santé), elle opère en 2012 un tournant vers une activité indépendante de journaliste-rédactrice-traductrice. Elle est à l’origine de multiples réalisations éditoriales et enquêtes réalisées sur des thématiques médicales et de politique institutionnelle. Son intérêt pour la cancérologie est né au fil de rencontres et d’expériences dans son environnement personnel.