Repousser les frontières de l’incurable avec l’intelligence artificielle

Repousser les frontières de l’incurable avec l’intelligence artificielle

Les 7èmes Rencontres de l’INCa se sont déroulées le 4 février lors de la journée mondiale contre le cancer. Elle a notamment été l’occasion d’un débat transdisciplinaire sur l’intelligence artificielle (IA) : peut-elle aider à repousser les frontières de l’incurable ? Cette table ronde a réuni un médecin, des chercheurs, un industriel et un philosophe.

 En cancérologie, la recherche est dominée par la biologie. Les mathématiques et les algorithmes servent à valider des théories biologiques. L’IA essaie de changer le paradigme. « Nous avons les données d’entrée. Nous avons la réponse des patients. Peut-on trouver nous-mêmes les caractéristiques biologiques qui vont permettre de faire évoluer la recherche ? » questionne Nikos Paragios, responsable des formations en intelligence à CentraleSupelec.

IA : une efficacité dans le dépistage et le diagnostic
Le premier exemple de l’apport de l’IA dans le domaine de l’oncologie est celui du dépistage. En ce qui concerne le dépistage du mélanome, par exemple, l’IA est efficace car il est possible d’alimenter le système avec « l’expérience de nombreux dermatologues. La machine a vu plus de lésions qu’aucun médecin ne pourra le faire », explique Eric Deutsch, oncologue-radiothérapeute à l’Institut Gustave Roussy, avant de citer une étude montrant cette supériorité d’analyse brute. « Les médecins ont identifié 87 % des mélanomes et la machine 95 % » dans le cadre de ces travaux ».

Une fiabilité qui n’atteindra cependant pas les 100 %
Une efficacité temporisée par Marc Bonneville, président de l’Alliance pour la recherche et l’innovation des industries de santé, au regard de la quantité de données à fournir pour obtenir une fiabilité, qui ne sera jamais à 100 %. « D’autant que la machine ne remplacera jamais l’œil du médecin qui verra aussi des signes voisins significatifs alors que [l’intelligence artificielle] est formatée pour voir une cible précise. »

Enjeu : aboutir à une meilleure caractérisation des patients
Au-delà du dépistage et du diagnostic par l’image, l’analyse croisée avec une série de données peut prédire la probabilité de réponse à des traitements, comme l’immunothérapie, et donc la survie du patient. « À travers cet exemple, nous pourrions aboutir à des standards et établir des prises en charge personnalisées grâce à des prédictions individuelles, plus fines », ajoute Nikos Paragios. De même, l’IA améliore le contrôle de l’aléa thérapeutique, notamment lorsqu’elle est couplée avec les robots chirurgicaux.

L’IA devrait faire émerger des nouvelles stratégies thérapeutiques
Sans aboutir directement à de nouveaux traitements, l’intelligence artificielle devrait faire émerger des nouvelles stratégies thérapeutiques. « En immunothérapie par exemple, les résultats sont spectaculaires mais nous ne comprenons pas très bien quand ça marche ou pas, » commente Nikos Paragios.
C’est donc la meilleure caractérisation des patients, avec une signature génomique et la fragmentation du spectre de la maladie, qui constitue l’enjeu de l’IA pour identifier des sous-types de populations et anticiper ceux qui seront répondeurs ou non à un traitement.

Un atout règlementaire et médico-économique
Alors que la connaissance scientifique a segmenté les cancers en de nombreuses sous-couches et cibles potentielles de molécules innovantes et donc onéreuses, l’intelligence artificielle est aussi perçue comme un atout pour maîtriser ces coûts.
Selon Marc Bonneville, « elle va s’améliorer et elle aura un gros impact dans le développement pharmaceutique ainsi que dans la modélisation des modes d’action des molécules et des modèles précliniques. Les outils de modélisation sont encore imparfaits mais évoluent pour gagner en fiabilité. »

Dans l’industrie pharmaceutique, « des milliards de dollars ont été dépensés en recherche, notamment en essais cliniques, poursuit-il. Sans en supprimer l’intérêt, cette modélisation pourrait en réduire la durée et donc les coûts en faisant appel éventuellement à des groupes contrôles de patients qui ne sont pas forcément intégrés dans des essais directement. »

Une prudence confiante
Tous les intervenants se rejoignent sur l’idée que l’IA doit être un outil d’aide, d’accompagnement mais pas de remplacement. C’est ce que le philosophe Eric Fiat appelle la nécessité d’une « prudence confiante », alors qu’il y a deux camps : « les technophobes et les technophiles ».

« Si l’IA peut sauver des vies, ne nous en privons pas, mais n’en abusons pas », indique-t-il. La question est de savoir dans quel contexte sont récupérées et utilisées ces données. Il y a une dichotomie entre la nécessité d’obtenir des données dans une certaine flexibilité pour permettre à la recherche d’avancer et la nécessaire sécurisation de l’utilisation des données, dont le patient reste propriétaire.

Enfin, dans cette quête continue de l’amélioration des soins, il ne faut pas oublier l’individu. Selon Eric Fiat, « la santé est une chose fondamentale mais n’est pas forcément le bien suprême qui est le bonheur. Un bonheur qui ne se réduit pas à la santé et qui n’est pas incompatible avec elle. Au nom de la santé, on ne peut sacrifier le besoin de pudeur de l’individu. »

A propos Damien Dubois

Damien Dubois est journaliste et spécialiste de la communication en santé. Dans son activité en indépendant, il défend les droits des personnes atteintes de cancer ou de maladies chroniques et relaie leur parole, notamment dans le cadre de Cancer Contribution. Suite aux Etats-Généraux des malades atteints de cancer de 1998, avec d’autres jeunes adultes touchés par la maladie, il crée Jeunes Solidarité Cancer, première association portant la parole des adolescents et jeunes adultes concernés par le cancer et prônant une prise en charge spécifique de cette tranche d’âge intermédiaire. En 2016, il crée avec d’autres acteurs de la cancérologie, une plateforme Internet, conçue comme une boîte à outils pour aider les associations à aider les malades.